Wahdon

Fairuz – Wahdon

juillet 2019 |

Quelle magnifique idée que celle du label parisien « WeWantSounds » de ressortir Wahdon de la diva libanaise Fairuz. Paru en 1978 au Liban et introuvable en LP depuis lors, cette première réédition bénéficie de 2 tirages ; un en vinyle transparent ultra limité et numéroté de 1 à 100 (une exclusivité des disquaires Balades Sonores de Paris et Bruxelles) et un en vinyle noir.

Le sticker de la pochette indique que le son original a été remasterisé. C’est vrai que le travail final rend effectivement terriblement bien sous la pointe de la platine. La pochette de 1978 a été reproduite à l’identique. On regrettera cependant l’absence d’informations sur le disque et la production. Certains labels font de ce point de vue de remarquables publications : Habibi Funk, Analog Africa mais aussi Planet Ilunga.

Cela est d’autant plus frustrant qu’on aimerait en connaître plus sur cet album qui marque un véritable tournant dans la carrière de Fairuz. Alors que les 20 années précédentes se sont construites avec la collaboration de son mari Assi Rhabani et de son beau-frère Elias, c’est à son fils Ziad Rhabani que l’on doit la composition et les arrangements de Wahdon. La guerre civile vient de débuter et fait désormais rage à Beyrouth. La mère et le fils réunissent leurs musiciens et finissent d’enregistrer les 5 titres qui composent l’album dans les studios de EMI à Athènes.

Changement de lieu, changement de collaboration, immanquablement lors de la sortie de Wahdon, personne ne resta indifférent tant la transition fut puissante : la face A comporte 3 titres construits dans la continuité des précédentes productions de Fairuz et enregistrés à Beyrouth. Les arrangements laissent toute latitude aux harmonies orientales qui ne s’effacent que pour laisser la place à la superbe voix de la diva turquoise (traduction de l’arabe « Fairuz »). Dans Habaitak Ta Neseet Al Naoum (« Je t’ai tellement aimé que j’en ai perdu le sommeil ») ou encore dans Ana Indi Haneen (« Je Suis Nostalgique »), les thèmes d’apparence traditionnelle développés et soutenus par les rythmes des percussions du Moyen Orient portent déjà la marque de Ziad qui rédige des textes crus et ironiques. Les violons obéissent aux intonations de la voix de Fairuz. Sur Baatilak (« Je te donne mon âme »), des bois ouvrent le morceau qui laisse entendre également des voix d’hommes se joindre à celle de la chanteuse, qui conserve toujours sa place prédominante.

Viennent ensuite les 2 morceaux de la face B enregistrés à Athènes : Al Bosta (« Le Bus ») et Wahdon (« Seul »). Ce que Ziad se permet, Fairuz ne l’aurait accepté de personne d’autre. Orchestration au premier plan, voix au même niveau que les instruments, ambiance et arrangements occidentaux. Sur Al Bosta, tout commence par un battement de cœur à la batterie sur lequel s’ajoute la basse puis viennent s’égrener quelques accords de guitare. Si les violons amènent toujours le thème porté par Fairuz, c’est désormais la batterie, la basse et le piano qui marquent le tempo soutenu de tout ce morceau funky.

Avec le dernier titre, Wahdon, le climat change de nouveau et devient beaucoup plus jazzy. Le thème abordé par le morceau ne se prête plus à l’ambiance du titre précédent ; désormais séparée de son mari Assi et de son pays, Fairuz se place dans un registre beaucoup plus intime. Le piano se fait discret, le son suave du saxo apaise l’atmosphère mais l’intensité émotionnelle les violons tireraient des larmes au cœur le plus sec. Sur cette formation typiquement jazz, la voix modulée de Fairuz se fait plus déchirante que jamais.

Plus les écoutes s’enchaînent, plus le charme s’intensifie. Passer de la face A à la face B pour mieux revenir à la face A et profiter de nouveau de la face B. Un plaisir sans fin !

Pour ceux qui plongeront à cœur perdu dans ce splendide album, le plaisir pourra être prolongé par l’écoute du court EP de Ziad Rhabani Abu Ali enregistré lors de la même séance studio que Wahdon et réédité également par « WeWantSounds ».

Nicolas Duquenne